Ekiha comprit qu'elle ne me convaincrait pas. Ma grand-mère me traite de mule, et elle a raison. J'étais encore à Maré pour quatre jours, et je m'étais juré de comprendre.
Alors Ekiha me prit par la main, me fit asseoir sur une natte, alla chercher deux noix de coco entaillées, avec une paille dans chacune et raconta, sans me regarder, les yeux fixés sur la mer et le soleil qui commençait à descendre.
- Il y a deux ans, deux s½urs, Naëla et Maïlou, passaient sur cette plage, matin et soir, pour se rendre à leur champ de taros, un peu plus bas sur la côte. Elles étaient toutes les deux jolies et gaies; l'aînée, Naëla, était fiancée à ce garçon qui vient devant le rocher et qui s'appelle Waïmalo. Son père est le chef de notre tribu, ils devaient se marier à la fin de l'été. Les deux filles s'arrêtaient souvent pour bavarder un peu avec moi, je les connaissais bien. Souvent aussi, le soir, je voyais Waïmalo qui allait à leur rencontre.
Un jour, Naëla est passée toute seule; elle m'a dit que Maïlou était malade et m'a demandé de prévenir Waïmalo qu'elle rentrerait un peu plus tard que de coutume, puisqu'elle avait plus de travail à faire.
J'ai prévenu Waïmalo, quand il est passé. Il est resté avec moi à bavarder, jusqu'au moment où nous avons aperçu Naëla, au loin, sur la plage. Le soleil était bas sur l'horizon, la petite silhouette de la fille se découpait, toute dorée. Waïmalo s'est levé pour aller à sa rencontre. Moi, j'avais le dîner à faire, je suis rentrée dans la case...
Et puis j'ai entendu crier, crier...
